La société face aux transidentités dans l'enfance.

Par Noah Gottlob, publié le 2 octobre 2020

Extrait en partie du mémoire : Le vécu des enfants transgenres face aux professionnel·le·s de Noah Gottlob (ULB, 2020).

Les références bibliographiques sont indiquées par le numéro entre parenthèses qui se réfère à la bibliographie en fin d’article.

Introduction : quelques chiffres

 

De nos jours, il est très difficile d’obtenir le chiffre de la prévalence des personnes transgenres au sein de la population. Premièrement parce que cela regroupe beaucoup de réalités et de vécus différents ; ensuite, parce que tou·te·s n’optent pas pour une transition (quelle qu’elle soit) ; sans oublier enfin, que beaucoup de personnes transgenres vivent cette réalité de façon cachée, par peur des répercussions que cela pourrait avoir sur leur vie. Les quelques chiffres (qui d’ailleurs, souvent, diffèrent d’une étude à l’autre) ne sont donc à considérer que comme le sommet de l’iceberg (1) (2).

Certaines études affirment qu’au moins un enfant sur cinq cents (1/500 : 0,2 %) a une identité de genre qui diffère de celle assignée à la naissance (1) (p.8). Une autre étude, réalisée aux États-Unis, suggère que parmi la population des jeunes de 13-17ans, 0,7 % s’identifient transgenres (3).

 

Quant au nombre de personnes transgenres, tous âges confondus, le milieu associatif avance des chiffres plus élevés. Par exemple, selon l’association Genres Pluriels (4), les personnes transgenres représentent de deux à trois pourcents de la population belge.

 

En ce qui concerne le positionnement par rapport à la binarité de genre, selon une étude YouGov réalisée pour « l’Obs » (5)  « 14 % des 18-44 ans se considèrent non binaire (6 % « oui tout à fait », 8 % « oui, plutôt ») » (p.24).

Diversité au sein des études : la transphobie en commun

 

De la comparaison des différentes recherches, il ressort que les définitions, les chiffres et les catégories ne s’accordent pas toujours. Il s’agit d’une population extrêmement diversifiée : certain·e·s ont réalisé une transition (sociale, médicale, juridique), d’autres non ; certain·e·s dénoncent la binarité de genre, d’autres non ; certain·e·s peuvent vivre leur identité de genre pleinement, d’autres non, etc. (4) (6). Par conséquent, chaque expérience est unique (bien que certaines soient plus récurrentes dans ces communautés (6). Un élément semble aujourd’hui commun à toutes les personnes concernées par les transidentités : la rigidité des mécanismes de genre sociétaux et les discriminations que cela engendre (7). Ces comportements discriminants se regroupent sous l’appellation transphobie (1)).

 

La transphobie est la peur irrationnelle à l’égard d’une personne trans. Celle-ci se manifeste sous forme de « violences physiques (insultes, agressions, viols, ou meurtres), ou par un comportement discriminatoire ou intolérant (discrimination à l’embauche, au logement ou encore à l’accès aux traitements médicaux » (1) (p.62).

Transphobie : discriminations et vulnérabilités

La société marginalise les personnes qui ne sont pas conformes à leur genre d’assignation (malgré une visibilité – notamment médiatique – grandissante de cette réalité). La logique est la suivante : « les normes traditionnelles de genre prescrivent l’adéquation de l’expression de la masculinité et de la féminité au sexe anatomique de naissance. Les personnes qui présentent des variations dans l’expression de genre sont sujettes à diverses formes de réactions sociales suggérant la réprobation » (8) (p.77).

 

Cela se traduit, entre autres, par des abus, de la violence (physique ou psychique), de l’intimidation et/ou de la cyber-intimidation dont elles sont plus susceptibles d’être victimes. Tous ces comportements sont susceptibles d’affecter négativement leur santé mentale (8). Des études montrent, par exemple, que ces jeunes se forgent un sentiment d’insécurité profondément ancré (6). Ou encore, que plus de la moitié des jeunes transgenres en âge d’être scolarisé·e·s sont effrayé·e·s à l’idée que quelqu’un les blesse ou les ennuie à l’école (un·e sur cinq (20 %) rapporte être victime d’intimidation à l’école une fois par semaine (ou plus fréquemment) (9).

 

Soulignons la corrélation qu’il existe entre l’âge et les expériences de discrimination. En effet, plus les enfants transgenres sont jeunes, plus il·elle·s rapportent des expériences négatives face aux professionnel·le·s (dans le cadre de leur scolarité, ou des soins de santé). À cela s’ajoute le fait que, plus le nombre d’expériences négatives augmente, plus la santé générale de ces jeunes est impactée (7).

 

Plusieurs recherches avancent ainsi des chiffres alarmants quant à la santé psychologique des personnes transgenres. Plus particulièrement, il apparaît que les enfants transgenres « doivent être considérés comme un groupe vulnérable » (1) (p.13). Ces jeunes seraient six fois plus à risque de développer des symptômes de détresses psychologiques que les jeunes cisgenres (8). Cela concerne notamment les pensées suicidaires dont les chiffres peuvent, dans certaines études, monter jusqu’à 77 % avec 43 % de tentatives de suicide. Plus d’un tiers (36 %) avaient moins de 15 ans lors de leur première tentative (10). À titre comparatif, dans la population belge générale, seulement 14 % rapportent avoir des pensées suicidaires et 4,2 % avoir effectué une tentative de suicide (soit plus de cinq fois moins que les personnes transgenres) (7). Bien sûr, ce n'est pas la transidentité en elle-même qui conduit à ces difficultés au niveau psychologique mais la façon dont la société octroie - ou non - à ces enfants le droit à s'auto-déterminer et à définir librement leur identité de genre. Ces chiffres montrent, par ailleurs, l’importance et l’urgence de la mise en place d’accompagnements spécifiques.

 

Ces jeunes font partie des « populations les plus vulnérables de la société et font face à des difficultés disproportionnées relativement aux autres jeunes de leur âge » (11) (p.96).

 

De plus, une étude belge ré-actualisée dix ans après sa première édition nous permet de constater le fait que, malgré toutes les difficultés que cela engendre, les personnes transgenres font leur coming out de plus en plus tôt. Par voie de conséquence, ces enfants sont confrontés de plus en plus jeunes à l’ensemble des réactions négatives qui en découlent. Cela ne fait qu’accentuer le constat de la vulnérabilité sur le plan psychique de cette population (7).

 

En bref, les jeunes transgenres peuvent développer, de par la forme que prend leur quotidien, des problèmes de santé mentale (en ce compris des états de stress post-traumatique) (11). Selon certain·e·s auteur·rice·s, les personnes transgenres doivent être «considérées comme potentiellement traumatisées et […] cela doit être anticipé, notamment dans le cadre de consultations psychologiques » (1) (p.13).

 

À titre d’exemple, « Quand je serai grande… je serai une femme ou je serai morte » est le titre d’un livre qu’une jeune enfant trans de six ans veut écrire. Cela illustre l’un des liens de causalité expliquant le taux élevé de dépression et de suicidalité au sein de cette population. Le risque de suicide se cristallise en effet quand l’« enfant trans’ a l’impression qu’il ne peut pas vivre son moi authentique, qu’il doit étouffer ou « tuer » […] la partie trans’ de lui-même. » (1) (p.11-12). 

 

Un deuxième lien de causalité réside dans la corrélation, démontrée par plusieurs études, entre la violence subie et la suicidalité ou la dépression. Les jeunes personnes transgenres ayant fait une tentative de suicide sont ce·lles·ux ayant subi le plus de violence (verbale et/ou physique) (1).

L’invisibilité, conséquence de la discrimination.

Le poids du secret.

 

L’ensemble de ces phénomènes amène beaucoup de jeunes à ne pas révéler (au sein de leur famille ou de leur entourage) leur transidentité étant donnée la pression contraignante au conformisme social (cette invisibilité n’est pas non plus sans conséquence sur leur santé psychique) (1).

 

Plus de 60% des jeunes transgenres en âge d’être scolarisé·e·s n’ont pas révélé leur transidentité (notons que ce taux est identique à celui des étudiant·e·s homosexuel·le·s ne révélant pas leur homosexualité) (9).

 

Lorsqu’il·elle·s l’annoncent à leur entourage, il·elle·s se retrouvent souvent confronté·e·s à des réactions de rejet les poussant à se conformer aux normes. Certain·e·s jeunes se retrouvent contraint·e·s à l’invisibilité et ce, « quel que soit l’âge auquel les enfants prennent conscience de leur « différence » à l’égard des attentes de l’entourage par rapport à leur sexe d’assignation » (1) (p.10).

 

« Lorsque je l’ai ‘avoué’ pour la première fois (vers 9 ans) à des amis et à mon petit frère, la réaction était de l’horreur pure et j’ai su que je ne pourrais jamais le révéler à nouveau » (1) (p.10)

 

« D’une certaine façon, je savais que ce que je ressentais n’était tout simplement pas acceptable – et on me disait fréquemment : ‘les garçons ne font pas ça’ »  (1) (p.10).

 

Les personnes transgenres peuvent aussi être amenées à mettre en place des comportements d’évitement (de certaines attitudes, de certains lieux) par crainte d’une agression, de menaces ou de harcèlement. Toutefois, ces comportements d’évitement impactent également sensiblement la santé mentale de ces personnes (7).

 

Pour l’enfant, le fait de ne pas pouvoir être identifié comme transgenre (en famille ou à l’école) peut avoir comme effet la sensation d’être seul·e ou anormal·e et lui donner l’impression de ne pas avoir de place. Cela est étroitement lié aux difficultés psychologiques et aux vulnérabilités mentionnées supra. L’invisibilité peut avoir des conséquences graves et « il semble important de former les professionnel.le.s de l’enfance et de la santé mentale à les repérer » (1) (p.11). La vulnérabilité des enfants transgenres doit être prise en compte dans la façon dont on pense la prise en charge.

 

Face à ces difficultés, les personnes transgenres peuvent être demandeuses de soins et/ou d’un suivi psychothérapeutique. Toutefois, peu de professionnel·le·s sont formé·e·s aux spécificités de leurs situations (11). Dans les prochains articles, j’aborderai les pistes de réflexions que présente la littérature quant aux prises en charge spécifiquement liée à ces thématiques.

Noah Gottlob

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Références bibliographiques

 

  1. Schneider, E. (2013). Les droits des enfants intersexes et trans’ sont-ils respectés en Europe ? Une perspective. Conseil de l’Europe. En ligne : https://rm.coe.int/168047f2a8 (consulté le 17/1/19 à 13h48).

  2. Transgender Infopunt. (s.d.). Chiffres. En ligne : http://www.infotransgenre.br/f/presse /chiffres/ (consulté le 17/4/19 à 19h27).

  3. Herman, J., Flores, A., Brown, T., Wilson, B., & Conron, K. (2017). Age of individuals who identify as transgender in the United States. Rapport de William Institute, UCLA School of Law. En ligne : https://williamsinstitute.law.ucla.edu/publications/age-trans-i ndividuals-us/ (consulté le 24/3/20 à 10h57).

  4. Genres Pluriels. (2016). Transgenres identités pluriel.le.s. Brochure. Bruxelles.

  5. L’OBS. (2019). Ni fille ni garçon, la révolution de genre. Cahier numéro un de l’édition n°2838 du 27 mars au 3 avril 2019. Paris.

  6. Pullen Sansfaçon, A., & Bellot, C. (2016). L’éthique de la reconnaissance comme posture d’intervention pour travailler avec les jeunes trans. Nouvelles pratiques sociales, 22(2), 38-53. doi : 10.7202/1041178ar.

  7. Motmans, J., de Biolley, I., & Debunne, S. (2009). Etre transgenre en Belgique. Un aperçu de la situation sociale et juridique des personnes transgenres. Bruxelles : Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes.

  8. Raymond, G., Blais, M., Bergeron, F.-A., & Hébert, M. (2015). Les expériences de victimisation, la santé mentale et le bien-être de jeunes au Québec. Identités et orientations sexuelles, 40(3), 77-92. doi : 10.7202/1034912ar.

  9. Clark, T., Lucassen, M., Bullen, P., Denny, S., Fleming, T., Robinson, E., & Rossen, F. (2014). The health and well-being of transgender high school students : results from the new zealand adolescent health survey (Youth’12). Journal of Adolescent Health, 55(1), 93-99. doi : 10.1016/j.jadohealth.2013.11.008.

  10. Bauer, G. R., Pyne, J., Francino, M. C., & Hammond, R. (2013). Suicidality among trans people in Ontario: Implications for social work and social justice. Service social, 59(1), 35–62. doi : 10.7202/1017478ar.

  11. Pullen Sansfaçon, A. (2015). Parentalité et jeunes transgenres : un survol des enjeux vécus et des interventions à privilégier pour le développement de pratiques transaffirmatives. Santé mentale au Québec, 40(3), 93-107. doi : 10.7202/1034913ar.

©  Noah Gottlob, Bruxelles.