Stéréotypes de genre dès l'enfance : des dommages à vie

Par Noah Gottlob, publié le 28 décembre 2020

Les références bibliographiques sont indiquées par le numéro entre parenthèses qui se réfère à la bibliographie en fin d’article.

Une récente étude anglaise (décembre 2020), Unlimited Potential, Report of the Commission on Gender Stereotypes In Early Childhood commandée par Fawcett Society (7), l’affirme : les stéréotypes de genre limitent le potentiel des enfants et causent des dommages à vie.

 

Les résultats de cette enquête appellent à des changements dans des domaines variés : chez les praticien·ne·s de l’enfance (institut·eur·rice·s, professeur·e·s, etc.), au sein de la famille et du côté du secteur commercial.

 

Cette étude révèle la vision qu’impose la société de ce qui est adéquat et approprié pour les filles (la passivité, le romantisme) et pour les garçons (l’activité, l’impassibilité sentimentale). 

J’ajoute, par ailleurs, que cette enquête se base sur le genre dans une vision binaire (fille/garçon) et ne prend pas en compte les enfants créati·ve·f·s dans leur(s) genre.

 

Les attentes sociétales sont reproduites au sein des différentes sphères dans lesquelles évolue l’enfant. Des slogans sur les vêtements à ce qui est dit dans les salles de classe, il n’y a pas un·e coupable, c’est un ensemble de mécanismes et d’injonctions qui s’additionnent.

Le préjudice est réel, allant de la sous-performance à l’écart de rémunération en passant par des comportements autodestructeurs et de violences domestiques. En effet, les conséquences des stéréotypes de genre sont importantes et se comprennent en termes de baisse de l’estime de soi, de difficultés de santé mentale, d’orientation du choix de carrière, de différence de rémunération, de problèmes d’image corporelle, de trouble de l’alimentation voire de tentatives de suicide. Sans compter que cela encourage les abus et le harcèlement des femmes et personnes LGBTQIA+.

 

En outre, en plus des dommages sur les individus, les effets de ces stéréotypes s’entendent également sur la société dans son fonctionnement général et même sur son économie.

 

Dans cet article nous parcourrons brièvement les notions et concepts théoriques des mécanismes et injonctions de genre avant de nous pencher sur les résultats de l’enquête anglaise.

Les Stéréotypes de genre

Le genre s’apprend et se transmet dès notre plus jeune âge. Il s’agit d’un ensemble de mécanismes et de représentations qui va mener, a priori, un·e individu à endosser certains  rôles, prendre une certaine place et agir d’une certaine façon. Tout cela va l’amener à se genrer d’une manière particulière (1) (un prochain article explorera plus en profondeur la notion même de genre au-delà des stéréotypes qui le composent).

 

Le bébé, dès qu’il naît, est identifié selon ses caractéristiques sexuelles (mâles ou femelles(*)) à un genre (masculin ou féminin) (2). Il s’agit du mécanisme d’assignation de genre (que j’ai déjà abordé dans des articles précédents).

D’une part, il existe des situations lors desquelles cette assignation peut s’avérer ne pas correspondre à l’identité de genre authentique de l’enfant (par exemple, ce n’est pas parce que l’on dispose d’un pénis que l’on est un garçon) (voir article : Les transidentités dans l’enfance, préambule). Mais, d’autre part, même en dehors de ces situations, les mécanismes de genre qui découleront de cette assignation concerneront chacun·e d’entre nous.

 

“On ne naît pas femme on le devient” écrit Simone de Beauvoir en 1949 (3, p.1) à travers les machines de la socialisation de genre, des corrections sociales de genre, et des stéréotypes.

Comme l’explique le philosophe Paul B. Preciado (6, p.25) “on commence tous notre vie sans genre. C’est ensuite qu’on entre dans un processus de normalisation du genre, avec l’école, la socialisation”.

Socialisation de genre

La socialisation de genre est ce qui fait que l’on apprend à « se comporter, à se sentir et à penser selon les formes socialement associées à son sexe » (1, p.42). Par exemple, il est attendu d’une fille qu’elle soit fragile, discrète et sensible. Un garçon, quant à lui, doit être fort, courageux et protecteur (4) parce que cela correspond au comportement que l’on attend d’eux·elles.

Cette socialisation de genre est double puisque l’on va, non seulement, apprendre à « se comporter, à sentir, et à penser” selon ces formes mais, également, à “ ‘voir’ le monde” au prisme de cette différence. Autrement dit, depuis tout petit·e·s, les enfants sont soumis·es aux contraintes sociales qui nous semblent pourtant naturelles et qui passent pour des choix (1, p.6).

Corrections sociales de genre

Une fille ne prend pas trop de place et ne rit pas trop fort. Un garçon n’exprime pas ses émotions et n’a pas peur. Comme le questionne Christine Détrez, « Qui n’a pas entendu, dit ou même simplement pensé que « cela ne se fait pas pour une fille » ou que « cela ne se fait pas pour un garçon » ? », au risque de « faire mauvais genre » (1, p.9).

 

Celles·ux qui ne se conforment pas aux injonctions de genre seront corrigé·e·s. Ces corrections seront sociales et médicales et auront pour effet de « nier la diversité du sexe et du genre » (5, p.6).

Les corrections sociales commencent très tôt (dès la petite enfance) et peuvent être verbales, prendre la forme de sanctions ou même de violences psychologiques et physiques. Les auteur·rice·s de ces corrections peuvent être les parents, des membres de la famille, les pairs ou d’autres adultes (enseignant·e·s, professionnel·le·s de la santé ou des inconnu·e·s dans les espaces publics, etc.). Ces corrections sociales de genre s’adressent à tou·te·s. Toutefois, le carcan rigide qu’elles insufflent peut s’avérer particulièrement difficile pour les enfants qui ne se conforment pas aux injonctions de genre. Ces corrections les placent dans une situation d’insécurité et peuvent impacter leur vie et leur santé (5). 

 

À titre d’exemple, quelques chiffres à propos des différents types de violences que peuvent engendrer de telles corrections :

 

  • Violences physiques

Les enfants qui changent de genre subissent des violences physiques : 27,5 % de personnes adultes ayant changé de genre ont subi de la maltraitance dans leur enfance (de façon fréquente dans 57,7 % des cas) (étude réalisée en collaboration avec le Conseil de l’Europe) (5, p.11). Cela peut s’avérer traumatisant.

 

  • Violences psychologiques

Les corrections peuvent également prendre la forme d’une violence psychologique à travers, notamment, le refus de « prendre acte de l’auto-perception de l’enfant telle qu’il l’exprime » (par exemple, refuser le prénom et les pronoms de l’enfant qui correspondent à son identité de genre).

L’école aussi est un lieu où l’on subit des corrections de genre. Les enfants qui ne se conforment pas aux normes de genre subissent du harcèlement, de la violence psychologique, physique et sexuelle (par exemple, les autres enfants veulent « vérifier quel est leur « vrai » sexe ou leur « prouver qu’illes n’ont pas le sexe qu’illes affirment avoir ») (des comportements pouvant aller des coups aux menaces de mort). Une mère témoigne, ma fille « était traînée aux toilettes par les autres enfants qui baissaient ses pantalons pour regarder ses sous-vêtements et essayer de toucher ses organes génitaux » (5, p.21-22). 

De ces actes découle un sentiment d’insécurité chez les enfants ce qui peut causer un absentéisme et un décrochage scolaire. Cela aura des conséquences sur leur santé psychique et sur leur situation sociale à court et long terme (5).


Pour explorer cette question spécifique de la rigidité sociale dans le cadre des transidentités dans l’enfance voir l’article : La société face aux transidentités dans l’enfance.

Stéréotypes de genre : impact négatif à long terme

L’étude Unlimited Potential, Report of the Commission on Gender Stereotypes In Early Childhood met en exergue le fait que les stéréotypes de genre limitent le potentiel des enfants et causent des dommages à vie (7).

 

Les stéréotypes de genre sont des généralisations trop simplifiées qui dictent ce qui est acceptable ou attendu en fonction de son genre. Par exemple, l’étude anglaise a mesuré que les filles interrogées de 6 ans évitent des sujets pour lesquels il faut être “really really smart” (très très intelligent). Ou encore, que plus d’un tiers des filles (36%) de 7 à 10 ans ont l’impression que leur apparence est leur attribut le plus important. 

De la même manière, les garçons expriment la pression des attentes qui pèsent sur eux à s’occuper (notamment financièrement) de leur famille. Certaines conséquences commencent à être bien connues et reconnues dans la société comme la baisse de l’estime de soi que certains stéréotypes engendrent chez les filles. D’autres sont plus insidieuses comme les compétences en lecture plus faibles chez les garçons.

 

L’ensemble de ces attentes liées au genre affecte le bien-être des individus, limite les capacités des enfants, cause des problèmes de santé mentale, d’image corporelle, une baisse de l’estime de soi, augmente les risques de troubles alimentaires, de tentatives de suicide et encourage les abus et le harcèlement des femmes et personnes LGBTQIA+.

En outre, les hypothèses stéréotypées limitent les choix de carrière et participent ainsi à l’écart de rémunération entre les genres.

 

Malgré les apparences, cela n’est pas désespéré. Cette étude souligne le fait que beaucoup de praticien·ne·s et de parents reconnaissent les préjudices causés par les stéréotypes et veulent du soutien et du changement. Chaque partie de la société a un rôle à jouer pour éliminer ces injonctions : praticien·ne·s de l’éducation, parents et entreprises doivent s’unir pour poursuivre cet objectif.

 

Voici quelques chiffres interpellants mis en exergue par l’étude britannique :

  • 74% des parents reconnaissent que les garçons et les filles sont traité·e·s différemment et 60% supposent que cela a des effets négatifs.

  • 7 fois plus de parents s’attendent à voir leur fils travailler dans le domaine de la construction plutôt que leur fille (22% VS 3%).

  • 3 fois plus de parents s’attendent à voir leur fille poursuivre la voie des soins plutôt que leur fils (22% VS 8%).

  • 38% des praticien·ne·s de l’éducation ont reçu une formation négligeable voire aucune concernant la lutte contre les stéréotypes de genre.

  • 64% des praticiens de l’éducation conviennent que les hypothèses fondées sur le genre affectent la capacité des garçons à parler de leurs émotions.

  • 57% conviennent que ces stéréotypes limitent les emplois professionnels que les filles estiment pouvoir faire plus tard.

  • L’environnement et les praticien·ne·s peuvent inutilement séparer les filles et les garçons par le langage et la ségrégation physique.

  • L’utilisation des lectures contre-stéréotypées peut réduire les stéréotypes de genre et améliorer le bien-être des jeunes enfants.

  • En Suède, les établissements pré-scolaires “non-sexistes” montrent comme conséquences que les garçons sont plus intéressés de jouer avec les filles et vice versa.

"Papier peint"

Le secteur commercial crée ce que l’on appelle le “papier peint” de la vie des enfants. La manière dont les entreprises utilisent les stéréotypes pour vendre aux enfants peut orienter les choix et envoyer des messages qui énoncent ce qui est jugé approprié pour les enfants selon leur genre.

 

Les préférences des couleurs et de jouets viennent avec le temps et ne sont pas innés.

La couleur n’est pas intrinsèquement le problème, mais c’est la façon dont les couleurs, slogans, etc. séparent les enfants selon leur genre à un âge précoce et les messages qui y sont liés qui constituent un problème. Par exemple, les filles sont frivoles et “pretty”, les garçons sont plus sérieux.

 

L’étude anglaise préconise n’est pas de passer des options roses et bleues à une alternative beige non-genrée mais que toute la gamme d’expériences et d’options soit disponible pour tous les enfants.

 

Le système actuel fonctionne (malheureusement) et est confortable : cela fait vendre. Mais le message à faire passer aux entreprises est le fait que :

  • Cela cause des dommages chez les enfants.

  • Les parents attendent du changement (66% des parents souhaitent que les entreprises annoncent volontairement de la même manière leurs jouets aux garçons et aux filles.

  • Quand les entreprises apportent ces changements, il n’y a pas d’impact négatif (ce que certain·e·s intervenant·e·s internes ont pourtant prédit).


 

Terminons par deux recommandations énoncées par le Report of the Commission on Gender Stereotypes In Early Childhood :

  • La mise en place de nouvelles formations qui incluent la connaissance et la compréhension des stéréotypes de genre à destination des praticiens de l’éducation.

  • La mise à disposition des enfants de livres et matériel qui montrent l’égalité des genres.

Noah Gottlob

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(*) : sans compter les nombreux cas d’intersexualité (5)

Références bibliographiques

  1. Détrez, C. (2015). Quel genre ? Paris : Editions Thierry Magnier.

  2. Galinon-Mélénec, B., & Martin-Juchat, F. (2014). Du « genre » social au « genre » incorporé: Le « corps genré » des SIC. Revue française des sciences de l’information et de la communication, 2014(4). En ligne : http://journals.openedition.org/rfsic/857 (consulté le 6/10/18 à 11h02). doi : 10.4000/rfsic.857.

  3. De Beauvoir, S. (1949). Le deuxième sexe. Paris : Gallimard.

  4. Husson, A.-C. (2014). Caractéristiques « féminines », caractéristiques « masculines ». En ligne : https://cafaitgenre.org/2014/04/03/caracteristiques-feminines-caracteristiques- masculines/ (consulté le 2/3/19 à 10h34).

  5. Schneider, E. (2013). Les droits des enfants intersexes et trans’ sont-ils respectés en Europe ? Une perspective. Conseil de l’Europe. En ligne : https://rm.coe.int/168047f2a8 (consulté le 17/1/19 à 13h48).

  6. Paul B. Preciado, cité dans, L’OBS. (2019). Ni fille ni garçon, la révolution de genre. Cahier numéro un de l’édition n°2838 du 27 mars au 3 avril 2019. Paris.

  7. Fawcett (2020). Unlimited Potential, Report of the Commission on Gender Stereotypes in Early Childhood. En ligne : https://www.fawcettsociety.org.uk/news/gender-stereotypes-significantly-limiting-childrens-potential-causing-lifelong-harm-commission-finds (consulté le 21/12/2020 à 10h44).

©  Noah Gottlob, Bruxelles.